TROIS AFFAIRES

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       Juste trois affaires. Les gars de l’armée nous ont dit qu’on pouvait juste amener ça avec nous autres. J’aurai quinze minutes. Quinze minutes pour entrer chez moé pis pogner mes trois trucs. Si j’ai pas fait mon choix avant qu’y reviennent, j’aurai rien. Y s’en calissent des indécises dans mon genre. Y vont m’sortir de force avec rien ent’ les mains. Vaut mieux que j’pogne trois trucs au hasard que d’avoir l’air d’une conne en r’venant au camp.

       J’dois être minutieuse. Bin penser à ce qui peut m’être utile. Une fois dans l’gros camion vert de l’armée canadienne, ça s’ra pu l’temps de faire un choix.

       J’vais passer la nuite à pas dormir, mais en m’levant demain, j’aurai pris une décision.

       Au d’ssus d’mon lit de camp, on vient d’fermer les lumières du dortoir. Y’a juste les néons de d’vant la porte des toilettes qui restent allumés pis qui font entendre leu’ bourdonnements qui s’mélangent à la respiration des autres réfugiés dans pièce. On doit être une bonne centaine de personnes prises icitte.

       Mon appartement est juste à dix minutes de là, pourtant c’t’impossible d’aller y dormir. D’puis l’début de l’évacuation, personne a l’droit de rester che’ eux. Les autorités veulent pouvoir nous garder en sécurité, et à l’œil. Pas moyen d’avoir d’intimité. Les toilettes sont le dernier espace où on n’est pas accompagné par des militaires. Mais si t’as le malheur d’y rester plus de dix minutes, tu te l’fais dire en caliss.

       Bon.

       Est-ce qu’un sac à dos est inclus dans les trois objets ?

       J’aurais dû poser la question à la colonelle Melançon. compté, alors y m’reste juste à trouver de quoi à mettre dedans.

       C’est sûr qu’y compte dans mes trois objets. Chu mieux de le compter. J’veux pas avoir besoin d’argumenter avec les soldats. On m’a fait comprendre que les fins finaudes dans mon genre, on n’aime pas bin bin ça dans l’armée. Pis on aime surtout pas celles qui se prennent pour plus intelligentes qu’les autres. J’l’ai appris à mes dépens quand les gars sont débarqués dans mon appart en me demandant de mettre mes mains dans les airs pis de sortir ma carte d’identité. J’ai compris deux choses à ce moment-là. Un, pas de place pour l’humour avec des gars de l’armée. Deux, c’est quand qu’on a la face étampée su’l linoléum qu’on réalise qu’on devrait laver son plancher d’appart plus qu’une fois par année.

       Que mettre dans le sac ?

      Mon sac d’école est-tu assez grand ?

       J’sais pas,  ?

       J’ai-tu besoin de plus gros ?

       Aucune idée.

       Si seulement j’pouvais savoir ce qui s’en vient pour nous.

        J’sais-tu moé criss c’que j’aurai b’soin.

       Y’a des rumeurs. Les autres personnes avec moé dans le camp entendent des choses dans les couloirs. Un walkie-talkie un peu trop fort aurait dit qu’on était pour être déplacé vers Saint-Jean dès que l’opération sur l’île serait terminée. Pas avant ça. Aussi, y’a une commandante qu’y’aurait dit à une enfant qu’on s’rait encore icitte pour bin bin longtemps, qu’a devait s’y faire, que dehors c’tait trop dangereux pour elle. Pis le gars un peu trop intéressé à venir m’aider à faire mon lit de camp dit que ça se peut qu’on parte après demain, qu’la place est trop compromise, que c’est pour ça qu’y nous envoient chercher nos affaires.

       Moé, j’me dis qu’avec des chances, la semaine prochaine va être correct, toutte s’ra r’venu dans l’ordre. J’va’ pouvoir reprendre une vie normale. J’va’ r’commencer à aller à l’école pis à voir mes amies. J’va’ même pouvoir penser à me trouver une job d’adulte, payer ma dette d’études, m’ouvrir un REER, m’acheter un char, magasiner un condo, trouver l’amour de ma vie pis toute le reste.

       Mais si on n’a pas de chance.

       Bon. Bin. Chu mieux de m’dire que chu prise icitte, ou pire que j’va’ devoir me sauver d’icitte.

       Ouais ! C’est ça que je vais faire : me préparer à me sauver d’icitte.

       Dans ce cas, avec c’que j’ai vu aux nouvelles (ça, c’tait avant qu’la télévision s’mette à diffuser le même criss de message d’urgence su’ les chaines), chu mieux de pas rester sans défense.

       Hache ? Masse ?

       Gros couteau de cuisine ?

       Manque de polyvalence.

       Canif ?

       Trop petit.

       Si seulement j’avais un gun.

       Mais pas sûre qu’on m’aurait autorisée à l’ramener au camp. Pis si j’ramène une arme, y vont clairement se poser des questions. Y vont s’douter que j’veux me sauver d’icitte.

       D’toute façon, j’saurais pas comment m’en servir. On d’vient sûrement pas une Rambo juste à avoir un gun dins mains. On d’vient clairement pas une Rambo avec . J’dois oublier les armes à feu pis trouver de quoi de plus subtil qui peut aussi être une arme sans avoir l’apparence d’une arme aux yeux des soldats.

       Ouin. J’pense que la seule affaire que j’ai ça serait pas mal une crowbar. C’est pas trop lourd. C’est . Pis plus menaçant qu’un marteau.

       Pense pas qu’y vont accepter que j’la traîne.

       À moins que j’dise que c’est un souvenir de mon papa. Un genre de truc sentimental vu qu’y’était mécanicien.

       Y croiront jamais à ça.

       J’me crois même pas moi-même.

       Pis chu pas une bonne menteuse. J’pars tout l’temps à rire quand j’dis des menteries.

       Pas l’goût de voir encore si l’plancher est propre.

       J’imagine que j’pourrai m’trouver une arme en sortant. C’pas comme si j’pourrais pas retourner che’ nous une fois que j’aurai pris la fuite.

       À moins qu’y fassent brûler nos maisons ?

       Fuck.

       Cul.

       Criss.

       J’devrais plutôt m’pogner autre chose qu’les Converses que j’ai pieds. Ça protège de , ces affaires-là. C’est toujours mouillé. Ça garde pas au chaud pis ça t’donne mal aux pieds quand tu marches trop avec. Y’a juste genre Kurt Cobain qui pourrait survivre à avec des souliers de . Si y faut que je marche, j’ai b’soin de bonnes chaussures. prendre ma paire de running shoes. A sont encore bonnes. J’les ai mis rien qu’deux fois, pis c’tait quand que j’trippais su’a fille qui faisait des marathons dans mon cours de Fondements politiques.

       Un sac à dos, des runnings. C’est réglé.

       D’quoi , astheure. J’dois penser à en milieu hostile genre.

       Ok. Procédons avec méthode.

       La pyramide de Maslow, a te dirait quoi ?

       Dormir. Boire. Manger.

       Sac de couchage, j’en ai pas. La seule chose qu’j’ai ça s’rait genre un hamac. Mais ouin. Pas trop utile si y’a pas d’arbres. Pis faudrait que je l’attache en hauteur si j’veux pas m’faire attaquer par des fous sauvages. Pis avec mon pas pire vertige. Mauvaise idée. J’me servirai d’mon sac comme oreiller pi d’ma chemise en flanalette comme couvarte. J’devrai trouver plus chaud, mais pour la nuite que j’va’ passer dehors en m’sauvant d’icitte, ça va être en masse correct. Va falloir qu’j’pense aussi à me trouver une place pour dormir. J’peux pas m’en aller dormir chez nous. Un, c’est clairement la première place qu’les soldats vont venir chercher. Deux, bin y’auront p’t-être d’jà mis l’feu à mon immeuble.

       Ok. C’pas important pour le moment. J’dois rester focus su’ trouver mon troisième objet. Y doit être rendu trois heures du matin. Y viennent nous réveiller dans trois heures. Faut que j’trouve.

       Boire. J’devrais pas avoir de difficulté à trouver des liquides. Chu certaine que y’a du jus, des liqueurs, pis d’la bière à l’infini sur terre. Au nombre de restos, cafés, dépanneurs pis bars qu’y’a dans l’quartier ; j’peux pas croire que si j’ai soif, j’trouverai rien. J’peux pas croire non plus que j’trouverai pas de l’eau. Criss. On habite su’ une île, c’pas ça qui manque. Pis ma maman a toujours dit que pour rendre l’eau potable, y suffisait d’la faire bouillir à gros bouillons.

       Mais comment j’fais ça, du feu ? Mettons que y’a pu d’électricité. J’fais commentUn m’ment d’nné, les lighters, ça existera pu. Pis les allumettes, ça marche pas quand c’est mouillé. J’pourrais juste comme garder le feu avec une torche. Oui, c’est bon ça. Une torche que j’aurai préalablement allumée à même le feu qu’y’auront mis à mon appartement.

       Ouin. Pas trop de s’promener avec une torche en pleine nuite.

       Ok. J’trouverai une solution plus tard.

       Manger. J’dois trouver un moyen de manger.

       J’peux amener des cannes. Trimballer une boîte de soupe minestrone ou une canne de bineà l’érable ? Dure question. Les deux sont pas mangeables sans rien pour les accompagner. . Les sont trop odorantes. On va le sentir de trop loin. Y’a des animaux qui pourraient m’sauter d’ssus juste à sentir l’odeur.

       Choisir une boîte de KD s’rait pas mieux. J’va’ pas commencer à licher le p’tit sac de poudre. À croquer des pâtes pas cuites. Ça manque de lait. Pis j’ai pas les skills pour traire une vache. Si mettons qu’y reste des vaches pis qu’j’en trouve une. J’pense pas non plus que traire un chat s’rait la solution. Boire du lait de chat. Chu pas rendue-là.

       J’pourrais de toute façon avoir juste une boîte. Un repas pour survivre. Ça s’rait vraiment pour en cas d’extrême urgence. Pis encore là. Choisir d’la bouffe éveillerait des soupçons su’ mes futurs plans. Tant qu’à ça, chu mieux de me débrouiller avec ’qu’y’a dehors.

       Oh ! Criss que j’viens d’avoir l’idée du siècle. J’ai un livre su’es plantes comestibles che’ nous. J’pense même qu’y’a une section su’es plantes médicinales. J’m’étais trouvée un peu conne de prendre un cours de survie en forêt au cégep. Mais le fait que j’en avais juste pour six semaines me semblait une bonne idée. Pis criss, j’avais besoin de survivre une fin de semaine dans le bois comme examen final. Une vraie joke. J’vais devoir m’excuser au prof de survie en forêt si j’le revois un jour. J’l’avais trouvé un peu cave de nous faire acheter un livre à quatre-vingt-cinq piastres. J’y avais dit que c’tait encore juste une autre crosse de la coop du collège Ahuntsic pour se faire du cash su’ not’ dos. T’sais quand t’as le monopole de la vente des livres scolaires dans toute l’école, tu t’en fous un peu pas mal beaucoup de faire payer tes « membres ». Mais criss, aujourd’hui, j’trouve que c’tait bin rentable comme achat.

       J’pourrais dire aux soldats que c’est pour mes futures études en pharmacie. Pis s’y m’disent qu’y savent que chu étudiante en comm, bin je leur dirai que j’veux changer de programme. J’devrais être capable de mentir sur celle-là. C’est quand même vrai que j’trouve ça pas tant le fun les comm, pis que j’sais pas pourquoi je fais ça en vrai. Au moins, de devenir pharmacienne m’ferait gagner plus de cash que d’être vendeuse de fruits et légumes au Marché Jean-Talon. Pis dans l’pire, leur dire que ça utile de m’avoir avec eux vu qu’on sait pas combien de temps qu’on va rester icitte, que si on manque de vivres, bin les aider avec mes connaissances. En plus, y’a genre la partie su’es médicaments. Trop utile.

          Un sac à dos. Mes runnings. Plantes urbaines médicinales & comestibles.

       J’aurai pas b’soin de trimballer c’que j’trouve pis c’que j’ai dans mes mains. J’va’ pouvoir avancer facilement. Pis me nourrir, ou me soigner. Sorry Maslow, en cas extrême, j’dois faire des choix. Le sexe, dormir, me vêtir, avoir un toit pis l’reste j’improviserai en temps et lieu, j’pense bin.

       Le soleil commence à se lever. Le ciel est moins bleu foncé qu’tantôt. J’entends bouger. C’est la bonne femme du dépanneur. Elle va pisser à six heures à tou’es jours. Les soldats vont bintôt v’nir nous réveiller en allumant les lumières pis en criant que c’est l’matin, qu’le déjeuner va être servi à sept heures pis qu’les douches fonctionnent entre six pis sept. Bon matin !

       Un sac à dos. Mes runnings. Le livre.

       J’espère que j’me trompe pas.

       Bin non.

       T’as fait le bon choix sûrement.

       Ok.

       Chu prête.

       La nuite prochaine, faudra qu’j’aie un plan pour me sauver.

 

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