ALMA

 

Pd1010018

J’marche dans sloche. Le stationnement de l’Hôtel Universel au printemps ressemble plus au Lac qu’à un stationnement. Devant les portes, mes collègues des cuves sont debout, les bras bien croisés sur des pancartes de manif des Métallos, cigarette à bouche, habillés avec leu’ chienne de travail orange pis avec des bottes à cap dans leu’ pieds.

            Les rayons d’un gyrophare jaune placé su’ le toit d’un pickup oscillent devant la porte. Un journaliste questionne les représentants syndicaux pis une autre journaliste fait un direct. Le président d’la FTQ est même là, mais les deux journalistes veulent pas lui parler, y veulent juste à parler aux travailleurs d’icitte.

            J’contourne la caméra en passant derrière le camion de Rad-Can, pas le goût de me faire demander comment ça va, d’me faire demander mon opinion su’a situation, d’me faire demander si j’veux voir le lockout se terminer.

            Sont-tu caves crisse. Comme si on aimait ça être en lockout.

            J’saurais pas quoi répondre de toute façon pis j’ai jamais aimé ça les journalistes. Pis, personne icitte à le goût de devenir le visage des lockoutés au bulletin de télé en dévoilant sa condition de lockouté. Y’a pas un gars qui veut dire c’qui lui reste dans son garde-manger pour se nourrir, lui pis sa famille.

            J’entre. Mes lunettes s’embuent. J’les retire de ma face. La file d’attente devant moé est d’jà longue. C’est la routine. Attendre. Montrer sa carte d’identité. Trouver son nom sur la liste des membres. Se faire donner un carton de vote avec une pile de documents. Rentrer dans salle d’instance. Trouver une place. Déposer son manteau su’une chaise. Aller voir les gars. Chialer su’a température. Rire avec les autres d’une joke pas drôle. Parler des problèmes d’argent, des enfants qui coutent cher pis de la bonne femme qui chiale. Chialer sur le syndicat. Rire. Prendre un café trop chaud. Manger une beigne. Chialer. Se faire demander d’aller s’assoir. Prendre sa place. Attendre que ça commence. Élire les officiers d’assemblée. Adopter le procès-verbal d’la dernière rencontre à l’unanimité, sans demande de vote. Écouter le mot du président de la section, le mot du comité des « lockouté-E-s » pis le mot du président du syndicat.

            La nouveauté aujourd’hui c’est que le « grand » Arsenault d’la FTQ est là. Le chef est descendu de Montréal juste pour venir nous voir…

            Devant le lutrin. Il parle. Lockout un 1er janvier. Bonne année. Néo-libéralisme. Sous-traitance. Mondialisation. Manifestation. Lois du marché. Flexibilité de la main d’œuvre. Une gang de Patrons. « On veut travailler ! ». Population en otage. Exploitation. Résister. La force des travailleurs. « So-so-so… Solidarité !». Inaction libérale. On vous a pas oublié. Dommages collatéraux. Mais la FTQ est là pour nous, pour des gens comme elle. Poing en l’air. Applaudissement.

            Elle, c’est la fille de la cantine en face de l’usine. La fille qui me sert le dîner à tou’es jours de l’année. Jeanne travaille en face de l’usine depuis qu’a a lâché l’école en secondaire cinq. Aujourd’hui, elle est toute aussi dans rue que moé pis ‘es gars.

            C’est horrible. Ça pourrait être ma fille. J’sais pas si j’aurai assez d’argent pour permettre à ma fille d’aller à l’école, mais j’ferai tout ce que j’pourrai pour pas qu’elle soit comme Jeanne. La mienne finira pas de même, pas à vivre de même aux dépens de cette ostie d’usine à marde qui connait même pas le prénom d’ses employés. J’me dis que si l’usine ferme, ou si on se fait toute crisser à porte, que j’pourrais pas faire bien plus que Jeanne. Moi aussi, j’ai lâché l’école pas bin plus vieux qu’elle. Mon père m’avait fait rentrer pis j’tais encore là vingt-cinq ans plus tard. Mon diplôme, c’t’un diplôme de l’Alcan pour me féliciter de mon respect des normes de la CSST. C’pas avec c’te genre de diplôme-là que tu deviens médecin.

            Jeanne quitte la scène avant qu’j’aie le temps de chiffonner complètement ma copie du procès-verbal d’la dernière assemblée.

            Le prochain point de l’assemblée, c’la présentation au sujet de l’avancement de la situation. Y’a pas vraiment d’état de situation ni aucun avancement. La dernière rencontre avec les représentants d’Alcan et le médiateur ont pas permis de rapprocher les parties. Les boss ont rompu les négos. Le frais chié à Dolbec des ressources humaines vient d’annoncer ça à la télé. Y vient de dire qu’il y a que le point sur la sous-traitance en litige, que c’est le syndicat qui s’entête à pas vouloir régler le lockout. Gros mange-marde. C’est pas lui qui va perdre sa job si la sous-traitance rentre à l’usine. On sous-traite pas ça les boss.

            Le gouvernement pense pas adopter une loi spéciale. De toute façon, on veut pas que ce gouvernement-là décide pour nous la fin du lockout. Y’est d’jà bien occupé avec d’autres dossiers pour se préoccuper de nous autres. Les députés de l’opposition sont venus nous voir pendant nos lignes de piquetage. Y sont dit qu’y f’raient toute pour nous aider. Mais y peuvent pas bin bin faire de quoi, ils ont pas la majorité à l’Ass. nat. « La Marois » est venue nous dire la même chose pis qu’a questionnerait Charest. Ça rien donné. On fait pas de peine à personne pis l’usine perd pas d’argent.

            L’Alcan fait des surplus d’puis le début de la grève. Les cadres sont capables de faire rouler la place sans nous. L’Alcan a réussi à avoir le beurre, l’argent du beurre pis le cul de la crémière… vu qu’Hydro-Québec a un contrat avec l’Alcan, Hydro est obligé de lui acheter les surplus d’électricité non utilisés à l’aluminerie. C’est cent quarante-huit millions de dollars… C’est payant un lockout, pour le même prix, j’me mettrais bin en lockout moi avec.

            Une main se dépose sur mon épaule. J’me tourne pour voir c’est qui. C’est Martin.

— M’as te dire de quoi mon Léon : on est dans marde…

— Bin non. C’pas plus pire qu’les autres fois. Ma’ on va bin finir par avoir d’quoi. Y peuvent pas faire rouler ’a shop six mois. Y vont finir par vouère que quand c’est l’temps d’nettoyer les cuves, qui pourront pas, t’sais, t’sais, c’pas à quat’ dans cuve que ça va faire » a job.

Si c’tait juste de Martin, on aurait d’jà accepté de retourner travailler. Y’était prêt à accepter l’offre des patrons le 2 janvier. J’angoisse moé avec, mais j’reste convaincue qu’y faut essayer de se battre un peu, juste pour prouver qu’on est pas soumis aux boss. Le conflit est devenu une guerre d’orgueil. C’est pas juste nous contre les boss d’Australie, c’est la région contre ceux qui se foutent bien de nous voir manger d’la misère.

            Le président revient sur scène. Y dit maintenant qu’on doit envoyer un message clair au Québec pis au reste du monde. La lutte qu’on mène, on la fait pas tout seul. Des gens du Brésil pis des Europes ont envoyé des lettres pour nous appuyer.

            Y sont pas mieux que nous autres eux autres. Y vivent avec les mêmes criss de problèmes, y’en font même partie. C’est pas à Montréal qu’a vont nos jobs perdues, elles vont dans d’autres pays, des pas syndiqués, avec pas de salaire minimum, pis pas de norme du travail.

            C’est ça le problème. Si sont pas contents les boss, ils peuvent nous jeter pis on va être remplacé d’icitte vingt-quatre heures. L’usine d’Alma va fermer. Y vont dire qu’les coûts de fonctionnement, ou de rénovations des installations, sont trop élevés pis BOOM ! La clé dans porte, une compensation financière ridicule pour nous autres pis on annonce deux mois plus tard une nouvelle usine à Sangaredi de j’sais pas où…

            Et nous, on se ramasse su’l chômage, à faire des p’tites jobines au nouère, à passer nos vies dans notre Ville à voir le fantôme d’une usine se dresser sur not’ chemin à tou’es matins en s’rendant à not’ nouvelle job de marde, on devient comme les employés du Wal-Mart de Jonquière : des oubliés.

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