DÉCHET

Note de l’auteur : une pièce de théâtre des années 70 avec un peu des années 10.

Sur le décor d’une scèneà l’italienne, le demi-sous-sol d’un appartement est représenté. Un escalier extérieur de trois marches qui mène à une porte d’entrée est placé du côté jardinAttaque_mouffette_MKP. Les comédiens doivent descendre pour accéder au loyer. À l’intérieur, seulement le salon et la demi-cuisine sont montrés. Au centre de la scène, il y a un divan Ikea brun deux places, une lampe sur pied avec un abat-jour carreauté, un fauteuil vert à oreilles et une plante morte. La cuisine est représentée par un vieux réfrigérateur jaune et une poubelle en fer verte de style New York. Tout au long de la pièce, des déchets encombreront progressivement la scène et s’accumuleront sur le mobilier. Il ne faut pas hésiter à rajouter des poubelles pour cacher le jeu des comédiens.

 Les personnages peuvent être âgés de vingt à quarante ans. Le seul costume important est celui de Bernard. Il doit porter des vêtements noirs de la tête au pied.

[Cédric et Mélisande, couple en amour, vont rendre visite à l’ami d’enfance de Cédric. Mélisande n’aime pas aller chez Bernard. Elle trouve que Bernard et son appartement sentent le renfermé.]

 Les lumières s’allument sur la scène. Cédric et Mélisande descendent les escaliers.

ACTE 1

Cédric : Il cogne à la porte et il s’adresse à voix basse à Mélisande. On reste juste que’ques minutes, j’sais qu’t’aimes pas çà venir icitte, mais j’ai pas l’choix, un chum, c’t’un chum. Pis ça fait deux semaines qu’personne a eu de ses nouvelles. J’ai l’air d’être la seule personne qui s’inquiète pour lui.

Bernard entre par le côté cour. Il marche en direction de la porte durant que Cédric s’adresse à sa blonde.

Bernard : il ouvre la porte avec un air surpris, mi-craintif. Hey! Si c’est pas  Cédric. J’savais pas qu’t’allais passer à souère. Pis si c’est pas la belle Mélisande qu’y’est avec toé. Il s’approche pour lui faire la bise, mais elle recule. Eh bin! Rentrez! Rentrez!

Cédric : J’voulais pas te déranger là. J’avais juste pu de tes nouvelles. J’passais dans le boutte, facque chu… Bin on est v’nu voir c’qu’y se passe avec toé là.

Bernard : Il fait signe d’entrer. V’nez vous assoir là.

Mélisande fait des gros yeux à Cédric en signe de protestation. Cédric l’ignore. Il entre, suivi de Mélisande. Bernard les laisse entrer et il referme la porte derrière eux.

Bernard : Prenez une place. Désolé pour le ménage, j’ai pas l’temps de ce temps cite pour faire ça le ménage pis y’a jamais personne qui vient m’voir de toute façon.

Mélisande pousse avec ses pieds des déchets dans le but de se frayer un chemin vers le divan. Cédric tente de la suivre. Bernard reste debout près de la porte.

Cédric : Facque t’es bin occupé? C’pour çà qu’on te voit pu.

Bernard : Ouais. J’ai une grosse commande de banc de parc à vernir pis à peinturer en blanc. Un gros contrat qu’j’ai eu d’la Ville. J’fais ça dans l’jour, pis j’sors qu’le souère. Faut qu’j’arrête le souère pa’ce que j’dois faire aérer l’appartement. Si j’reste trop longtemps en d’dans, l’odeur d’la peinture finit par m’faire halluciner, facque je vais me promener dans le p’tit bois en face du parc. Pis là, bin j’me couche tard. Facque j’me lève tard, pis j’recommence encore. C’est rendu ça ma vie.

Mélisande : Il est bien vrai que l’odeur est nauséabonde ici. Elle cherche de l’air.

Bernard : Ouin. C’est temporaire…

Mélisande : Sur un ton mesquin. Et les poubelles sont temporaires, ou c’est de la décoration?

Bernard : C’pas des poubelles ordinaires. C’sont des trucs que j’veux m’servir pour des futurs projets. J’prépare une grosse expo d’art moderne.

Cédric : Toujours dans l’art toé. T’as du courage. J’aurais lâché ça d’puis longtemps être toé.

Bernard : Ouin… Hey! Donnez-moi cinq minutes. J’dois aller voir si ma couche de blanc est sèche. J’vais dans l’atelier. Restez icitte. Faites comme chez vous. J’reviens dans pas long. Bernard sort de scène par le côté cour. On doit peinturer deux lignes blanches dans son dos, comme s’il s’était couché sur un banc de parc.

Mélisande : Saperlipopette que ce lieu sent mauvais. Je veux sortir de ce lieu mon amour.

Bernard : C’pas tant pire que ça. Arrête. Y’est content qu’on soit là. Sois compréhensive.

Mélisande : Pas tant pire!? Pas tant pire!? Cédric, tu vois autour de toi? Je me sens comme si je visitais la tanière d’une bête sauvage. Regarde bonté divine! Il y a des poubelles partout au sol, et… On reconnait l’odeur du diable.

Bernard revient sur scène avec ses deux lignes blanches dans le dos. Il va dans le frigo et il fait dos à ses deux amis. Mélisande remarque les deux lignes et elle les pointe à Cédric. Bernard se retourne vers eux. Il laisse le frigo ouvert.

Cédric : T’as quoi dans l’dos?

Bernard : Hin? Ah! Dis-moé pas qu’j’ai encore des traces blanches. C’est bizarre ça. D’puis que j’peinture les bancs, ça m’apparait sans prévenir. Au début c’tait quand j’me couchais su’es bancs pour vérifier leur solidité, pis à force de le faire, on dirait qu’ma peau a comme commencé à absorber la peinture, facque de temps en temps, la peinture me sort du dos pis ça m’fait deux grandes lignes blanches de même. C’est drôle, hin?

Mélisande : Cet étrange phénomène arrive sans crier gare, c’est bien ça?

Bernard : Bin les deux lignes apparaissent seulement en fin de journée. J’imagine que ma sueur doit les faire sortir. Pis a disparaissent le matin après une douche. J’irai voir un médecin quand j’aurai terminé mon contrat à la fin du mois. J’imagine qu’un bain de bouette thérapeutique va pouvoir régler mon problème.

Mélisande : Sur un ton méprisant. Ou un bain de jus de tomate.

Cédric : Il tente de changer de sujet tout en donnant un coup de coude à Mélisande. Ça doit être gros d’la job peinturer tes bancs. Avec un p’tit pinceau là… Ça doit pas avancer vite.

Bernard : Il prend un ton de génie. Bi non! J’ai réglé c’problème-là depuis longtemps. J’dois t’avouer qu’au début, j’trouvais que l’utilisation du p’tit pinceau m’semblait la meilleure idée. Après deux trois jours… J’ai bin vu que j’finirais jamais la job si j’devais me restreindre à son utilisation… Facqu’j’ai essayé au rouleau, mais la finition ‘tait pas superbe. Pis là, bin, tu me croiras pas, mais j’ai inventé une forme de pinceau qui a réglé mon problème pis même que j’ai pas b’soin de mes mains pour l’utiliser.

Cédric : Hin!? J’te crois pas. T’as fait ça comment?

Bernard : Crois-moé! J’peux pas t’donner tous les détails, mais j’pense que j’vais même faire breveter mon invention. Il se penche vers son ami. J’ai installé dans mes pantalons une genre de grosse queue faite avec des pinceaux. Il montre avec l’aide de ses mains la forme, la largeur et la hauteur de la queue. Ça prit du temps à m’habituer, mais astheure j’peux peinturer avec. Comme si elle faisait partie de moé. Il dandine ses fesses. C’est dur à s’imaginer, hin? Donnez-moi deux minutes, j’vais vous chercher ça pis vous allez comprendre c’que c’est. Il quitte la scène en laissant ses deux amis converser.

Mélisande. : Cédric. Il est dix-neuf heures. Le soleil se couche. Pouvons-nous partir là?

Cédric : Attends encore un peu. Y’est full fier pis content qu’on s’intéresse à lui.

Mélisande : Elle fouille au tour d’elle. Elle croit voir une coquerelle. Elle cri. Par Dieu! C’est le bout de la merde. Il y a de gros insectes! Cédric! Il y a un cancrelat qui vient de passer sous mes yeux! J’en suis sûre. Je m’en vais sur le champ! Une blatte! Wash! Ark! Ark! Ark! Wash! Caca! Wash! Je sors de ce trou avant de me transformer moi-même en une poubelle! Tu peux rester ici mon amour, mais moi, je quitte, pis ça se fait là! Elle court vers la porte. Cédric essaye de la rattraper et ils sortent de scène côté jardin. Bernard revient sur scène. Il a une grosse motte qui lui sort par-derrière de ses pantalons. C’est une queue de moufette. Les lumières s’éteignent. Bernard quitte la scène. On ajoute des déchets sur la scène. Si possible, ouvrir de vieux sacs de poubelles et diffuser l’odeur dans le théâtre. Les lumières se rallument.

Le superviseur des travaux de la Ville arrive. Il est habillé uniquement d’une chienne de travail bleue Big Bill. La porte est restée ouverte lors de la sortie des deux amis. Le superviseur en descendant les escaliers remarque l’odeur.

Superviseur : Il cherche comment cogner à la porte même si elle est ouverte. Me me me Monsieur Bernard! Me me me Monsieur Bernard! Êtes-vous êtes-vous là? J’passais dans dans dans l’coin pis j’me me me disais que j’pouvais v’nir v’nir v’nir voir où vous vous en étiez tiez tiez rendu avec not’ job. J’sais qu’y’est passé vingt et une une une une heures, mais j’resterai pas pas pas pas pas long longtemps là. Il dit à voix basse. Mon de de de de dieu, c’t’une vraie de vraie de vraie vraie jungle icitte, y doit y’avoir des des des des animaux. Haha… Ça ça ça ça sent la bé bé bé bé bête sauvage. P’tit tit tit ti jé jé jé Jésus d’plâtre, comment un un un hom homme peut-y t-y t-y t-y vivre là-d’dans. Il appelle encore. Monsieur Be Be Be Be Bernard! Êtes-vous vous vous vous là? C’est mo moé?

Le superviseur s’avance dans la pièce. Il avance lentement et prudemment. On entend un bruit venant de l’autre côté cour de la scène. C’est le son de poubelles en fer qui s’entrechoquent. Le superviseur s’avance en direction du bruit d’un pas craintif.

Superviseur : Allo? Y’a y’a y’a y’a tu tu que’qu’un? Silence. Il regarde dans les coulisses. Le superviseur recule lentement. O o o o os osti, c’est quwa quwa quoi çà? A-yo-yo-yo-yo-yo-ye. Bin bin voy voyons don’. J’ai ja jamais vu ça. Ostie. No no non no non. C’pas pas pas possible. Ostie. C’comme, c’comme, c’comme une une une mou mou mou moufette, mais mais mai pas une mou une moufette, c’pas pas possible, est genre gro gross grosse comme comme comme un homme… mais c’pas un un un un homme. C’pas c’pas un homme.

À SUIVRE, OU PAS.

Publicités

ALMA

 

Pd1010018

J’marche dans sloche. Le stationnement de l’Hôtel Universel au printemps ressemble plus au Lac qu’à un stationnement. Devant les portes, mes collègues des cuves sont debout, les bras bien croisés sur des pancartes de manif des Métallos, cigarette à bouche, habillés avec leu’ chienne de travail orange pis avec des bottes à cap dans leu’ pieds.

            Les rayons d’un gyrophare jaune placé su’ le toit d’un pickup oscillent devant la porte. Un journaliste questionne les représentants syndicaux pis une autre journaliste fait un direct. Le président d’la FTQ est même là, mais les deux journalistes veulent pas lui parler, y veulent juste à parler aux travailleurs d’icitte.

            J’contourne la caméra en passant derrière le camion de Rad-Can, pas le goût de me faire demander comment ça va, d’me faire demander mon opinion su’a situation, d’me faire demander si j’veux voir le lockout se terminer.

            Sont-tu caves crisse. Comme si on aimait ça être en lockout.

            J’saurais pas quoi répondre de toute façon pis j’ai jamais aimé ça les journalistes. Pis, personne icitte à le goût de devenir le visage des lockoutés au bulletin de télé en dévoilant sa condition de lockouté. Y’a pas un gars qui veut dire c’qui lui reste dans son garde-manger pour se nourrir, lui pis sa famille.

            J’entre. Mes lunettes s’embuent. J’les retire de ma face. La file d’attente devant moé est d’jà longue. C’est la routine. Attendre. Montrer sa carte d’identité. Trouver son nom sur la liste des membres. Se faire donner un carton de vote avec une pile de documents. Rentrer dans salle d’instance. Trouver une place. Déposer son manteau su’une chaise. Aller voir les gars. Chialer su’a température. Rire avec les autres d’une joke pas drôle. Parler des problèmes d’argent, des enfants qui coutent cher pis de la bonne femme qui chiale. Chialer sur le syndicat. Rire. Prendre un café trop chaud. Manger une beigne. Chialer. Se faire demander d’aller s’assoir. Prendre sa place. Attendre que ça commence. Élire les officiers d’assemblée. Adopter le procès-verbal d’la dernière rencontre à l’unanimité, sans demande de vote. Écouter le mot du président de la section, le mot du comité des « lockouté-E-s » pis le mot du président du syndicat.

            La nouveauté aujourd’hui c’est que le « grand » Arsenault d’la FTQ est là. Le chef est descendu de Montréal juste pour venir nous voir…

            Devant le lutrin. Il parle. Lockout un 1er janvier. Bonne année. Néo-libéralisme. Sous-traitance. Mondialisation. Manifestation. Lois du marché. Flexibilité de la main d’œuvre. Une gang de Patrons. « On veut travailler ! ». Population en otage. Exploitation. Résister. La force des travailleurs. « So-so-so… Solidarité !». Inaction libérale. On vous a pas oublié. Dommages collatéraux. Mais la FTQ est là pour nous, pour des gens comme elle. Poing en l’air. Applaudissement.

            Elle, c’est la fille de la cantine en face de l’usine. La fille qui me sert le dîner à tou’es jours de l’année. Jeanne travaille en face de l’usine depuis qu’a a lâché l’école en secondaire cinq. Aujourd’hui, elle est toute aussi dans rue que moé pis ‘es gars.

            C’est horrible. Ça pourrait être ma fille. J’sais pas si j’aurai assez d’argent pour permettre à ma fille d’aller à l’école, mais j’ferai tout ce que j’pourrai pour pas qu’elle soit comme Jeanne. La mienne finira pas de même, pas à vivre de même aux dépens de cette ostie d’usine à marde qui connait même pas le prénom d’ses employés. J’me dis que si l’usine ferme, ou si on se fait toute crisser à porte, que j’pourrais pas faire bien plus que Jeanne. Moi aussi, j’ai lâché l’école pas bin plus vieux qu’elle. Mon père m’avait fait rentrer pis j’tais encore là vingt-cinq ans plus tard. Mon diplôme, c’t’un diplôme de l’Alcan pour me féliciter de mon respect des normes de la CSST. C’pas avec c’te genre de diplôme-là que tu deviens médecin.

            Jeanne quitte la scène avant qu’j’aie le temps de chiffonner complètement ma copie du procès-verbal d’la dernière assemblée.

            Le prochain point de l’assemblée, c’la présentation au sujet de l’avancement de la situation. Y’a pas vraiment d’état de situation ni aucun avancement. La dernière rencontre avec les représentants d’Alcan et le médiateur ont pas permis de rapprocher les parties. Les boss ont rompu les négos. Le frais chié à Dolbec des ressources humaines vient d’annoncer ça à la télé. Y vient de dire qu’il y a que le point sur la sous-traitance en litige, que c’est le syndicat qui s’entête à pas vouloir régler le lockout. Gros mange-marde. C’est pas lui qui va perdre sa job si la sous-traitance rentre à l’usine. On sous-traite pas ça les boss.

            Le gouvernement pense pas adopter une loi spéciale. De toute façon, on veut pas que ce gouvernement-là décide pour nous la fin du lockout. Y’est d’jà bien occupé avec d’autres dossiers pour se préoccuper de nous autres. Les députés de l’opposition sont venus nous voir pendant nos lignes de piquetage. Y sont dit qu’y f’raient toute pour nous aider. Mais y peuvent pas bin bin faire de quoi, ils ont pas la majorité à l’Ass. nat. « La Marois » est venue nous dire la même chose pis qu’a questionnerait Charest. Ça rien donné. On fait pas de peine à personne pis l’usine perd pas d’argent.

            L’Alcan fait des surplus d’puis le début de la grève. Les cadres sont capables de faire rouler la place sans nous. L’Alcan a réussi à avoir le beurre, l’argent du beurre pis le cul de la crémière… vu qu’Hydro-Québec a un contrat avec l’Alcan, Hydro est obligé de lui acheter les surplus d’électricité non utilisés à l’aluminerie. C’est cent quarante-huit millions de dollars… C’est payant un lockout, pour le même prix, j’me mettrais bin en lockout moi avec.

            Une main se dépose sur mon épaule. J’me tourne pour voir c’est qui. C’est Martin.

— M’as te dire de quoi mon Léon : on est dans marde…

— Bin non. C’pas plus pire qu’les autres fois. Ma’ on va bin finir par avoir d’quoi. Y peuvent pas faire rouler ’a shop six mois. Y vont finir par vouère que quand c’est l’temps d’nettoyer les cuves, qui pourront pas, t’sais, t’sais, c’pas à quat’ dans cuve que ça va faire » a job.

Si c’tait juste de Martin, on aurait d’jà accepté de retourner travailler. Y’était prêt à accepter l’offre des patrons le 2 janvier. J’angoisse moé avec, mais j’reste convaincue qu’y faut essayer de se battre un peu, juste pour prouver qu’on est pas soumis aux boss. Le conflit est devenu une guerre d’orgueil. C’est pas juste nous contre les boss d’Australie, c’est la région contre ceux qui se foutent bien de nous voir manger d’la misère.

            Le président revient sur scène. Y dit maintenant qu’on doit envoyer un message clair au Québec pis au reste du monde. La lutte qu’on mène, on la fait pas tout seul. Des gens du Brésil pis des Europes ont envoyé des lettres pour nous appuyer.

            Y sont pas mieux que nous autres eux autres. Y vivent avec les mêmes criss de problèmes, y’en font même partie. C’est pas à Montréal qu’a vont nos jobs perdues, elles vont dans d’autres pays, des pas syndiqués, avec pas de salaire minimum, pis pas de norme du travail.

            C’est ça le problème. Si sont pas contents les boss, ils peuvent nous jeter pis on va être remplacé d’icitte vingt-quatre heures. L’usine d’Alma va fermer. Y vont dire qu’les coûts de fonctionnement, ou de rénovations des installations, sont trop élevés pis BOOM ! La clé dans porte, une compensation financière ridicule pour nous autres pis on annonce deux mois plus tard une nouvelle usine à Sangaredi de j’sais pas où…

            Et nous, on se ramasse su’l chômage, à faire des p’tites jobines au nouère, à passer nos vies dans notre Ville à voir le fantôme d’une usine se dresser sur not’ chemin à tou’es matins en s’rendant à not’ nouvelle job de marde, on devient comme les employés du Wal-Mart de Jonquière : des oubliés.

TROIS AFFAIRES

troisaffaires

CE TEXTE A ÉTÉ PUBLIÉ DANS LE PLUS RÉCENT NUMÉRO DE LA REVUE NYX. TU PEUX SUREMENT ACHETER LA REVUE EN ALLANT SU’ LEU’ PAGE FACEBOOK . Y SONT BIN COOLS. MERCI À NYX!

       Juste trois affaires. Les gars de l’armée nous ont dit qu’on pouvait juste amener ça avec nous autres. J’aurai quinze minutes. Quinze minutes pour entrer chez moé pis pogner mes trois trucs. Si j’ai pas fait mon choix avant qu’y reviennent, j’aurai rien. Y s’en calissent des indécises dans mon genre. Y vont m’sortir de force avec rien ent’ les mains. Vaut mieux que j’pogne trois trucs au hasard que d’avoir l’air d’une conne en r’venant au camp.

       J’dois être minutieuse. Bin penser à ce qui peut m’être utile. Une fois dans l’gros camion vert de l’armée canadienne, ça s’ra pu l’temps de faire un choix.

       J’vais passer la nuite à pas dormir, mais en m’levant demain, j’aurai pris une décision.

       Au d’ssus d’mon lit de camp, on vient d’fermer les lumières du dortoir. Y’a juste les néons de d’vant la porte des toilettes qui restent allumés pis qui font entendre leu’ bourdonnements qui s’mélangent à la respiration des autres réfugiés dans pièce. On doit être une bonne centaine de personnes prises icitte.

       Mon appartement est juste à dix minutes de là, pourtant c’t’impossible d’aller y dormir. D’puis l’début de l’évacuation, personne a l’droit de rester che’ eux. Les autorités veulent pouvoir nous garder en sécurité, et à l’œil. Pas moyen d’avoir d’intimité. Les toilettes sont le dernier espace où on n’est pas accompagné par des militaires. Mais si t’as le malheur d’y rester plus de dix minutes, tu te l’fais dire en caliss.

       Bon.

       Est-ce qu’un sac à dos est inclus dans les trois objets ?

       J’aurais dû poser la question à la colonelle Melançon. compté, alors y m’reste juste à trouver de quoi à mettre dedans.

       C’est sûr qu’y compte dans mes trois objets. Chu mieux de le compter. J’veux pas avoir besoin d’argumenter avec les soldats. On m’a fait comprendre que les fins finaudes dans mon genre, on n’aime pas bin bin ça dans l’armée. Pis on aime surtout pas celles qui se prennent pour plus intelligentes qu’les autres. J’l’ai appris à mes dépens quand les gars sont débarqués dans mon appart en me demandant de mettre mes mains dans les airs pis de sortir ma carte d’identité. J’ai compris deux choses à ce moment-là. Un, pas de place pour l’humour avec des gars de l’armée. Deux, c’est quand qu’on a la face étampée su’l linoléum qu’on réalise qu’on devrait laver son plancher d’appart plus qu’une fois par année.

       Que mettre dans le sac ?

      Mon sac d’école est-tu assez grand ?

       J’sais pas,  ?

       J’ai-tu besoin de plus gros ?

       Aucune idée.

       Si seulement j’pouvais savoir ce qui s’en vient pour nous.

        J’sais-tu moé criss c’que j’aurai b’soin.

       Y’a des rumeurs. Les autres personnes avec moé dans le camp entendent des choses dans les couloirs. Un walkie-talkie un peu trop fort aurait dit qu’on était pour être déplacé vers Saint-Jean dès que l’opération sur l’île serait terminée. Pas avant ça. Aussi, y’a une commandante qu’y’aurait dit à une enfant qu’on s’rait encore icitte pour bin bin longtemps, qu’a devait s’y faire, que dehors c’tait trop dangereux pour elle. Pis le gars un peu trop intéressé à venir m’aider à faire mon lit de camp dit que ça se peut qu’on parte après demain, qu’la place est trop compromise, que c’est pour ça qu’y nous envoient chercher nos affaires.

       Moé, j’me dis qu’avec des chances, la semaine prochaine va être correct, toutte s’ra r’venu dans l’ordre. J’va’ pouvoir reprendre une vie normale. J’va’ r’commencer à aller à l’école pis à voir mes amies. J’va’ même pouvoir penser à me trouver une job d’adulte, payer ma dette d’études, m’ouvrir un REER, m’acheter un char, magasiner un condo, trouver l’amour de ma vie pis toute le reste.

       Mais si on n’a pas de chance.

       Bon. Bin. Chu mieux de m’dire que chu prise icitte, ou pire que j’va’ devoir me sauver d’icitte.

       Ouais ! C’est ça que je vais faire : me préparer à me sauver d’icitte.

       Dans ce cas, avec c’que j’ai vu aux nouvelles (ça, c’tait avant qu’la télévision s’mette à diffuser le même criss de message d’urgence su’ les chaines), chu mieux de pas rester sans défense.

       Hache ? Masse ?

       Gros couteau de cuisine ?

       Manque de polyvalence.

       Canif ?

       Trop petit.

       Si seulement j’avais un gun.

       Mais pas sûre qu’on m’aurait autorisée à l’ramener au camp. Pis si j’ramène une arme, y vont clairement se poser des questions. Y vont s’douter que j’veux me sauver d’icitte.

       D’toute façon, j’saurais pas comment m’en servir. On d’vient sûrement pas une Rambo juste à avoir un gun dins mains. On d’vient clairement pas une Rambo avec . J’dois oublier les armes à feu pis trouver de quoi de plus subtil qui peut aussi être une arme sans avoir l’apparence d’une arme aux yeux des soldats.

       Ouin. J’pense que la seule affaire que j’ai ça serait pas mal une crowbar. C’est pas trop lourd. C’est . Pis plus menaçant qu’un marteau.

       Pense pas qu’y vont accepter que j’la traîne.

       À moins que j’dise que c’est un souvenir de mon papa. Un genre de truc sentimental vu qu’y’était mécanicien.

       Y croiront jamais à ça.

       J’me crois même pas moi-même.

       Pis chu pas une bonne menteuse. J’pars tout l’temps à rire quand j’dis des menteries.

       Pas l’goût de voir encore si l’plancher est propre.

       J’imagine que j’pourrai m’trouver une arme en sortant. C’pas comme si j’pourrais pas retourner che’ nous une fois que j’aurai pris la fuite.

       À moins qu’y fassent brûler nos maisons ?

       Fuck.

       Cul.

       Criss.

       J’devrais plutôt m’pogner autre chose qu’les Converses que j’ai pieds. Ça protège de , ces affaires-là. C’est toujours mouillé. Ça garde pas au chaud pis ça t’donne mal aux pieds quand tu marches trop avec. Y’a juste genre Kurt Cobain qui pourrait survivre à avec des souliers de . Si y faut que je marche, j’ai b’soin de bonnes chaussures. prendre ma paire de running shoes. A sont encore bonnes. J’les ai mis rien qu’deux fois, pis c’tait quand que j’trippais su’a fille qui faisait des marathons dans mon cours de Fondements politiques.

       Un sac à dos, des runnings. C’est réglé.

       D’quoi , astheure. J’dois penser à en milieu hostile genre.

       Ok. Procédons avec méthode.

       La pyramide de Maslow, a te dirait quoi ?

       Dormir. Boire. Manger.

       Sac de couchage, j’en ai pas. La seule chose qu’j’ai ça s’rait genre un hamac. Mais ouin. Pas trop utile si y’a pas d’arbres. Pis faudrait que je l’attache en hauteur si j’veux pas m’faire attaquer par des fous sauvages. Pis avec mon pas pire vertige. Mauvaise idée. J’me servirai d’mon sac comme oreiller pi d’ma chemise en flanalette comme couvarte. J’devrai trouver plus chaud, mais pour la nuite que j’va’ passer dehors en m’sauvant d’icitte, ça va être en masse correct. Va falloir qu’j’pense aussi à me trouver une place pour dormir. J’peux pas m’en aller dormir chez nous. Un, c’est clairement la première place qu’les soldats vont venir chercher. Deux, bin y’auront p’t-être d’jà mis l’feu à mon immeuble.

       Ok. C’pas important pour le moment. J’dois rester focus su’ trouver mon troisième objet. Y doit être rendu trois heures du matin. Y viennent nous réveiller dans trois heures. Faut que j’trouve.

       Boire. J’devrais pas avoir de difficulté à trouver des liquides. Chu certaine que y’a du jus, des liqueurs, pis d’la bière à l’infini sur terre. Au nombre de restos, cafés, dépanneurs pis bars qu’y’a dans l’quartier ; j’peux pas croire que si j’ai soif, j’trouverai rien. J’peux pas croire non plus que j’trouverai pas de l’eau. Criss. On habite su’ une île, c’pas ça qui manque. Pis ma maman a toujours dit que pour rendre l’eau potable, y suffisait d’la faire bouillir à gros bouillons.

       Mais comment j’fais ça, du feu ? Mettons que y’a pu d’électricité. J’fais commentUn m’ment d’nné, les lighters, ça existera pu. Pis les allumettes, ça marche pas quand c’est mouillé. J’pourrais juste comme garder le feu avec une torche. Oui, c’est bon ça. Une torche que j’aurai préalablement allumée à même le feu qu’y’auront mis à mon appartement.

       Ouin. Pas trop de s’promener avec une torche en pleine nuite.

       Ok. J’trouverai une solution plus tard.

       Manger. J’dois trouver un moyen de manger.

       J’peux amener des cannes. Trimballer une boîte de soupe minestrone ou une canne de bineà l’érable ? Dure question. Les deux sont pas mangeables sans rien pour les accompagner. . Les sont trop odorantes. On va le sentir de trop loin. Y’a des animaux qui pourraient m’sauter d’ssus juste à sentir l’odeur.

       Choisir une boîte de KD s’rait pas mieux. J’va’ pas commencer à licher le p’tit sac de poudre. À croquer des pâtes pas cuites. Ça manque de lait. Pis j’ai pas les skills pour traire une vache. Si mettons qu’y reste des vaches pis qu’j’en trouve une. J’pense pas non plus que traire un chat s’rait la solution. Boire du lait de chat. Chu pas rendue-là.

       J’pourrais de toute façon avoir juste une boîte. Un repas pour survivre. Ça s’rait vraiment pour en cas d’extrême urgence. Pis encore là. Choisir d’la bouffe éveillerait des soupçons su’ mes futurs plans. Tant qu’à ça, chu mieux de me débrouiller avec ’qu’y’a dehors.

       Oh ! Criss que j’viens d’avoir l’idée du siècle. J’ai un livre su’es plantes comestibles che’ nous. J’pense même qu’y’a une section su’es plantes médicinales. J’m’étais trouvée un peu conne de prendre un cours de survie en forêt au cégep. Mais le fait que j’en avais juste pour six semaines me semblait une bonne idée. Pis criss, j’avais besoin de survivre une fin de semaine dans le bois comme examen final. Une vraie joke. J’vais devoir m’excuser au prof de survie en forêt si j’le revois un jour. J’l’avais trouvé un peu cave de nous faire acheter un livre à quatre-vingt-cinq piastres. J’y avais dit que c’tait encore juste une autre crosse de la coop du collège Ahuntsic pour se faire du cash su’ not’ dos. T’sais quand t’as le monopole de la vente des livres scolaires dans toute l’école, tu t’en fous un peu pas mal beaucoup de faire payer tes « membres ». Mais criss, aujourd’hui, j’trouve que c’tait bin rentable comme achat.

       J’pourrais dire aux soldats que c’est pour mes futures études en pharmacie. Pis s’y m’disent qu’y savent que chu étudiante en comm, bin je leur dirai que j’veux changer de programme. J’devrais être capable de mentir sur celle-là. C’est quand même vrai que j’trouve ça pas tant le fun les comm, pis que j’sais pas pourquoi je fais ça en vrai. Au moins, de devenir pharmacienne m’ferait gagner plus de cash que d’être vendeuse de fruits et légumes au Marché Jean-Talon. Pis dans l’pire, leur dire que ça utile de m’avoir avec eux vu qu’on sait pas combien de temps qu’on va rester icitte, que si on manque de vivres, bin les aider avec mes connaissances. En plus, y’a genre la partie su’es médicaments. Trop utile.

          Un sac à dos. Mes runnings. Plantes urbaines médicinales & comestibles.

       J’aurai pas b’soin de trimballer c’que j’trouve pis c’que j’ai dans mes mains. J’va’ pouvoir avancer facilement. Pis me nourrir, ou me soigner. Sorry Maslow, en cas extrême, j’dois faire des choix. Le sexe, dormir, me vêtir, avoir un toit pis l’reste j’improviserai en temps et lieu, j’pense bin.

       Le soleil commence à se lever. Le ciel est moins bleu foncé qu’tantôt. J’entends bouger. C’est la bonne femme du dépanneur. Elle va pisser à six heures à tou’es jours. Les soldats vont bintôt v’nir nous réveiller en allumant les lumières pis en criant que c’est l’matin, qu’le déjeuner va être servi à sept heures pis qu’les douches fonctionnent entre six pis sept. Bon matin !

       Un sac à dos. Mes runnings. Le livre.

       J’espère que j’me trompe pas.

       Bin non.

       T’as fait le bon choix sûrement.

       Ok.

       Chu prête.

       La nuite prochaine, faudra qu’j’aie un plan pour me sauver.

 

Chien-chaud

Sans titre-1

  Deux boîtes de KD, mais pas de lait (j’sais pas si ça existe encore du lait de vache astheure). Dix sachets de ramens saveur de bœuf. Une boîte de pâte à lasagne express de Catelli. Environ deux tasses de farine.

Trois pots Masson de riz brun. Un de lentilles.

Une douzaine de Gatorade. Trois canettes d’orangeade.

Deux sacs de cinq-cents grammes de noix mélange du randonneur.

Un gallon de vinaigre. La moitié d’une boîte de p’tite vache (on pourra peut-être en faire un volcan).

Trente-six croûtons à salade à saveur de bacon.

Sel. Poivre. Vinaigrette italienne.

Une bouteille de sauce soya. Un restant de pot d’olives dans le vinaigre. Un restant de Cheeze Whiz qui est su’l bord de passer date (oui, y’a une date de péremption là-d’ssus).

De la confiture de fraise, dix gaufres Eggo décongelées.

Dix biscuits soda.

Y nous reste aussi quatorze tranches de pain blanc. Mais j’dois les cacher. Faire comme si a l’existaient pas. J’dois mentir à mes compagnons pour leur bien.

Y s’ront bin heureux que j’aie dit qu’on avait pu rien quand qu’on en sera rendu à manger nos croutes. Y me pardonneront d’es avoir garder pour plus tard. Chu sûre.

Le demi-pot d’olives marinées à l’ancienne devrait se terminer ce soir. Le sac de biscuits soda pis le vieux pot de Cheeze Whiz avec.

J’ai moé pis quatre personnes à nourrir avec c’qui reste jusqu’au temps qu’un miracle se réalise, ou qu’on trouve la solution à notre épisode sans fin de Survivor.

On fera pas long feu, je te l’dis.

Depuis qu’la maison dans laquelle on essaie de survivre a été entourée par des sanZames (après que Samuel ait accidentellement déclenché le système d’alarme de la maison en jouant avec son criss de tire-roche de fortune), c’t’impossible de sortir dehors pour nous réapprovisionner en nourriture, ou en papier de toilette. Par chance que Geneviève, la blonde de Sam pis accessoirement la capitaine de mon équipe d’impro, avait amené assez de linges laittes dans son sac à dos pour régler ce p’tit problème hygiénique.

Heureusement pour nous, mon coup de machette a mis hors service le système d’alarme, mais le mal ’tait d’jà faite.

J’ai compté deux cents sanZames le premier jour.

Cinquante de plus le deuxième.

Trente de plus le troisième.

Au quatrième jour et durant ceux qui suivirent, y’a eu environ une vingtaine de ces criss de goules qui s’ajoutèrent de manière exponentielle.

Pis comme tu l’sais : plus y’en a, plus ça en attire d’autres.

Les scénarios de notre disparition se comptent au nombre de trois.

Mourir de faim.

Mourir dévorés par des sanZames qui par leur nombre finiront par briser la porte d’entrée, passer par un mur, ou une fenêtre.

Mourir en tentant de sortir d’icitte.

On a essayé de nettoyer le secteur à distance. Mais on a juste gaspillé les munitions du fusil à Stéphane. Quand on en abattait un, deux autres sanZames arrivaient attirés par le bruit.

Quand qu’on a compris qu’y’étaient attirés par le bruit (ouais… c’est juste là qu’on a compris), on s’est essayé de faire diversion en lançant nos balles de baseball (le p’tit gars qui devait vivre dans cette maison avant qu’on arrive était un joueu’ de baseball) contre des fenêtres. William m’avait convaincu que le bruit d’une vitre brisée allait régler notre problème. Facque, y’a pris le batte de baseball, y’a enlevé le gros clou rouillé que Sam avait planté dedans, pis y’a commencé à swigner les obus de la dernière chance en direction des fenêtres de l’autre bord d’la rue.

Will a bin beau avoir des longs bras, ça lui garantit rien. Un sport s’improvise pas. Y’a jamais été capable de cogner la balle plus loin que la rue, même quand j’y lançais des belles balles ballounes.

Résultat : un ostie de bon show à voir Will manquer ses balles pis aucune vitre de brisée.

Au bout de trois balles, j’lui ai dit que ça servait à rien son affaire, qu’il y en avait trop pour les éloigner de même, qu’on avait juste perdu trois balles de baseball en échange d’un bon moment à rire de lui.

Facque j’ai arrêté de compter les ennemis à l’extérieur pour commencer à compter nos provisions.

J’m’occupe de rationner notre bouffe depuis deux semaines. Grâce à Samuel, on est encore capable d’avoir un peu d’eau presque potable via un système de boyaux d’arrosage sur le toit qui accumule l’eau pluie dans le bain. Ç’a été sa manière, j’imagine, de se rattraper pour ses niaiseries avec son ostie de slingshot.

Geneviève, Sam pis Will sont mes amis. Stéphane, le prétendu « policier », est juste un dude qu’on a rencontré sur not’ ch’min lors du début d’la crise.

J’pense plus que y’était genre un agent de sécurité à Place du Royaume qu’un membre du SWAT mettons.

T’sais, me semble que y’aurait jamais « oublié » ce jour-là son uniforme de policier. Quand qu’la marde a commencé à prendre partout… Y devait bin être en « service ».

T’sais, si j’pouvais juste voir de plus près la criss de chemise grise qui porte, chu sûre que j’verrais qu’y’a arraché la patch GARDA de dessus pour pas qu’on découvre son mensonge.

M’as-t’dire de quoi, c’t’un gros fake notre Stéphane. Un criss de gros fake.

Stéphane y passe ses journées dans un coin sans parler. Y sort de là seulement lorsque j’ai terminé de « préparer » le repas qui aujourd’hui ressemble pas mal plus à un amuse-gueule qu’au souper du réveillon. Ça seule utilité, ça été de nous aider à barricader les portes et les fenêtres d’la maison avec tout ce qui nous tombait sou’a main. Une fois cette tâche accomplie, y’a commencé à se cacher, a juste pu rien faire. De temps en temps y se plaignait d’avoir mal à tête, facque j’y ai donné notre maigre provision de Tylenol.

Tu dois bin te demander pourquoi j’lui ai tout donné nos aspirines ?

Sûrement que j’me sentais mal d’avoir gaspillé toutes ses balles de fusil pour pas grand-chose. Me semble que c’tait la moindre des choses de lui donner ce qu’y voulait.

J’crie qu’le souper est prêt. Mes convives s’assoient en indien au tour d’la table de salon qui sert dorénavant de table à manger. Quand je sers notre maigre repas, le silence qui plane laisse comprendre aux autres qu’on est pas mal rendu à la fin de nos réserves. Chacun grignote en silence son maigre sandwich de biscuits soda aux olives. Geneviève prend une bouchée pis donne la seconde à son chum (caliss, y peuvent pas s’empêcher d’être cute même dans la fin du monde ces deux-là).

Stéphane a gobbé le sien. Y demande si y’en a encore. Ma réponse reste négative même après qu’il m’ait reposé dix fois sa même criss de question. Je perds un peu patience et j’lui crie d’ssus (assez fort pour me d’mander si j’venais pas d’attirer plus de sanZames).

Stéphane semble entrer dans un genre de délire. Y marmonne. Y tremble. Genre y fait un peu le bacon en faisant sursauter ses épaules. Toujours assis devant moé, ca face se met à crisper. Y grimace de plus en plus.

J’regarde Will. Will me regarde. Sans un mot, on comprend que la situation va bientôt dégénérer. Sam se lève et amène Geneviève dans une autre pièce sans faire de mouvement trop brusque pour troubler encore plus Stéphane (quelle attitude chevaleresque !).

Stéphane tente de se lever. Y se réessaie deux trois fois sans résultat. Une fois rendu su’ ses deux pieds, y vacille à gauche à droite. Y fait un pas devant, un pas derrière, en alternant, sans avancer, comme si y perdait son équilibre.

J’vois bin que Stéphane est dans une genre de psychose, pas besoin d’avoir fait des études en travail social pour comprendre ça.

Y continue à marmonner. Y dit d’quoi su’a céphalée j’sais pas quoi. Que dans sa tête, ça fait mal. Y frappe son crâne avec sa main droite.

C’clairement un malade.

Sam ‘Lancelot du Lac » revient d’avoir sauvé sa sainte princesse Geneviève. Y tente de désamorcer la crise, mais on dirait que Stéphane l’entend pas. Notre preux chevalier tente de déposer sa main sur l’épaule de notre dragon psychopathe pour le rassurer, sauf que quand Sam fait ça, Stéphane hurle de douleur, comme si y v’nait de recevoir un coup de batte de baseball entre les deux yeux.

À force de hurler, notre gros policier vomit son maigre repas. Un ostie de gros jet de vomi va tomber su’es pieds de Will.

Stéphane étouffe. Tousse. Tousse encore. Tousse toujours. Y manque comme d’air, on dirait. On recule, on lui laisse d’la place.

Will pis Sam me regardent comme si j’devais faire de quoi.

J’m’essaye. J’demande à Stéphane de s’calmer. Mais y fait comme si y m’entendait, mais qui m’voyait pas. Chu là, devant toé Stéph que j’y dis. Toujours rien. Comme si j’tais un fantôme.

Stéphane commence à me crier dessus, mais pas dans ma direction. Y crie sur vers Will pour me dire que j’dois arrêter de l’empoissonner criss de sorcière que chu. Que chu juste une salope, une menteuse, une manipulatrice, une voleuse.

Y dit qui sait c’que j’cache. Que j’peux bin faire ma smatt avec les autres, mais qu’les autres me trouveraient pas mal moins smatt que ça si y savaient que j’cache d’la bouffe juste pour moé, pendant que j’leu’ fait manger mes sandwichs à marde pis que j’mange du bon pain blanc POM quand qu’y’ont le dos tourné.

Will pis Sam semblent pas tant troubler par la révélation. Mais j’m’explique. Les gars sont rassurés (j’te l’avais dit qu’y m’comprendraient), sauf que Stéphane, lui, y continue à m’crier d’ssus dans l’vide.

Y s’arrête.

Sa face se relâche. On dirait qui contrôle pu son visage genre. Y semble pris de panique, mais ses lèves bougent au ralenti. J’pense qu’y continue à m’envoyer chier, si c’pas ça, j’sais pas c’qu’y dit, mais bref, personne est capable de déchiffrer ses paroles.

Pis là : BOOM !

Stéphane tombe bin raide à terre pis y fait le pogo pendant un bon deux menutes. Moé pis les gars se lançons vers lui. On voudrait bin l’aider, mais on sait pas quoi faire.

Geneviève sort de sa cachette pis a se met à crier. Est prise de panique (j’comprendrai plus tard, qu’elle, a savait ce qui s’passait quand qu’a l’a vu Stéphane faire le bacon à terre). Samuel calme sa blonde pis moé et Will constate que Stéphane bouge pu pantoute. J’regarde son pouls.

Rien.

On est plus que quatre dans maison. Quatre survivants plus un cadavre en d’dans pis des centaines de sanZames dehors.

Geneviève se demande si on doit faire des funérailles à Stéphane. Ça serait une gaspille de temps selon moé. Une gaspille de ressource aussi. On est quand même pas pour utiliser les planches bois qui nous reste pour y faire un cercueil. J’lui réponds qu’on pourra pas enterrer notre policier mort, qu’on pourra pas lui faire une cérémonie avec un buffet froid pis toute pis toute, mais qu’on doit honorer l’opportunité que nous offre notre ex faux ami policier.

A comprend pas c’que je veux dire. Les deux gars non plus.

À base, l’anthropophagie semble pas la solution la plus facile à prendre quand t’es pris dans une maison avec tes chums durant la fin du monde pis qui t’reste rien à manger, mais une fois qu’a se propose à toi, t’as comme pas le choix d’la prendre.

Pour éviter le traumatise à mes chums, y’a que moé qui sait quelles parties qu’on mange. J’ai mis la carcasse à Stéphane dans la salle la plus froide d’la maison pis j’la découpe à l’abri des regards des autres.

Une fois cuit, Stéphane fait un pas pire fake steak haché de porc mi-maigre. Quand j’ai pensé à mettre la viande dans les boyaux, j’tais pas si sûre que ça, mais t’aurais dû voir la face des chums quand chu arrivé avec un plateau de hot-dogs.        Avec le pain que j’avais gardé caché, mes roteux spécial Stéphane ont fait fureur. Gen en a même repris deux fois. Entre ça pis d’la Belle Province, y’avait aucune différence.

Rendu aux abats les plus dégeux, Geneviève nous a dit que c’était trop pour elle, qu’on pouvait pas continuer encore de même bin bin longtemps. J’pense que d’essayer d’y passer les yeux comme des œufs, c’était un peu trop pousser ma luck.

Pendant que j’rassurais Geneviève su’l fait qu’on arrêterait de manger les restants de Stéph, les deux gars se sont mis à se pitcher les globes oculaires.

En les regardant faire, pis en riant un peu de la situation, j’trouve encore une fois la solution au problème de notre survie collective.

On est retourné sur le toit pis on a repris l’exercice de baseball, sauf que là c’tait moé qui battait, pis que j’cognais les restes de Stéphane.

Les os et le gras abondant de Stéph nous ont permis d’éloigner les sanZames assez longtemps pis assez loin de nous pour qu’on se sauve d’la maison jusqu’à notre prochain épisode de fin du monde.

BRACARNNAGE

img_2145-copiePersonnages :

Pauline, serveuse de la Cantine chez Pauline ;

Bernard, garde-chasse ;

Robert, ami de Bernard.

*Il pourrait y avoir des figurants pour ne pas gaspiller la nourriture cuisinée par Pauline (selon le budget de la production).


Jonquière. La scène se déroule dans une cabane à patates frites. La cuisine du restaurant est derrière le comptoir. L’ambiance et la décoration du restaurant sont inspirées des années 1980. Ce n’est pas un style recherché, il n’y a jamais eu de rénovations depuis l’ouverture de la Cantine chez Pauline en 1981. Devant le comptoir, il y a entre six et huit tabourets. Pauline prend les commandes derrière le comptoir et elle s’occupe de cuisiner les hot-dogs, les hamburgers et les poutines. Le fromage est en grain, pas râpé. Pauline est la première serveuse du restaurant et elle sera sans aucun doute la dernière. Elle doit avoir plus ou moins entre quarante et soixante-dix ans. Robert est assis sur le premier tabouret à gauche. Il porte une chemise de bucheron canadienne matelassée et carreautée bleue. Trentaine avancée. Il a des cheveux et une barbe de trois à quatre jours. Il pourrait travailler tant dans un CÉGEP que dans une firme d’urbanisme. Il mange une poutine et il boit un Red Champagne. Il jase avec Pauline en attendant l’arrivée de son ami d’enfance Bernard. Bernard travaille comme garde-chasse. Il est un peu plus vieux que Robert, mais juste de quelques mois. Il arrive dans le restaurant par les coulisses (privilégier l’entrée par la coulisse opposée à celle de Robert). Bernard porte une veste caca d’oie du même genre que la SQ. Le logo dans son dos est une pâle copie non conforme du logo de la SQ (vérifier les droits d’auteur sur ce logo). « Agent de la faune, des pêches et du territoire » est inscrit au dos du manteau en grosses lettres qui réfléchissent dans le noir la nuit. Selon l’actualité, il peut y avoir un fusil à sa ceinture (prévenir le public et le bon goût avant l’entrée sur scène de Bernard armé).

 Bernard entre dans le restaurant et il s’assoit sur un tabouret. Il laisse un tabouret libre entre lui et Robert (oui, Robert et Bernard resteront dos au public durant la pièce…). Pauline cuisine lorsque les deux hommes débutent leur conversation.

ROBERT : Se tourne vers Bernard. Quinze menutes de r’tard… Si ça f’sait pas vingt ans qu’on s’connait… En riant. J’pense que j’s’rais surpris si t’avais été là d’avance.

BERNARD : Ostie. Si tu savais la journée qu’j’ai. Tu s’rais surpris que j’sois là point barre.

ROBERT : Ah ouin ?

BERNARD : Ouin…

Pauline s’arrête de cuisiner pour prendre la commande de Bernard.

PAULINE : Même chose que d’habitude mon chou ? Deux steamers fromages jaunes ?

BERNARD : En trio poutine, avec le crème soda ma Pauline.

PAULINE : J’t’amène ça mon chou.

BERNARD : Merci ma belle Pauline. Parlant à Robert. Est incroyable c’te femme-là.

ROBERT : J’sais bin. Un temps. Facqu’grosse journée ? C’est quoi qu’y s’passe ?

BERNARD : Bin oui toé, j’arrive d’Jonquière-Nord. T’sais le refuge d’animaux à Larouche ? Bin criss, y’a eu du braconnage.

ROBERT : Du braconnage dans un r’fuge ? Tu veux dire qu’y’a que’qu’un qui’est allé chasser là ? Sur un ton ironique. Gros chasseur…

BERNARD : Attends, c’pas toutte. Si t’avais vu ’a place. J’jamais vu ça d’ma vie.

ROBERT : Bin là criss, c’pas y’inke un animal mort ton affaire ? Y’a tué quoi l’gars ?

BERNARD : Un ostie de gros buck. C’tait la genre de mascotte d’la place. Un orignal arrivé bébé au r’fuge après avoir été r’trouvé su’l bord d’la 170. Sa mère a dû être tué durant ’a saison d’la chasse pis le p’tit s’promenait dans l’parking d’l’Étape. Les agents d’la faune l’avait pris pis amené au r’fuge… ça f’sait cinq ans qu’y’était là selon la bonne femme vétérinaire.

ROBERT : C’est cheap, mais c’quand même faitte pour être tué ces bêtes-là.

BERNARD : Y’a tuer pis… Insistant. Pis tuer…

ROBERT : Sur un ton découragé. Sti ! Bernard, t’as d’jà vu ça un animal mort. C’quand même just’un buck mort.

BERNARD : Tu comprends pas. Le gars a tué l’buck au gun… mais y te l’a dépecé à tchén’ssâ sti ! Sur un ton insistant. En plein jour ! Pis y’a pas un criss de chats qu’y’a vu d’quoi.

ROBERT : Quoi ?!

BERNARD : ’garde. Il prend son cellulaire dans la poche gauche de son manteau. Il déverrouille l’écran. Il cherche un temps en appuyant sur l’écran et Bernard fait glisser son cellulaire sur le comptoir en direction de Robert. Robert prend le téléphone dans ses mains, il regarde une photo et il écoute la description de son ami tout en fixant la photo et en zoomant la photo selon le récit de Bernard. Robert a une face de dégout, même s’il est de dos au public. Bernard regarde Robert durant ses explications. Il peut mimer les actions. C’que tu vois là, c’est c’qui reste du buck. Y’a été coupé en une vingtaine d’gros morceaux, avant d’se faire r’découper en d’autres. J’devine ça, à voir l’étendue des restants d’la viande à terre. Au tour d’la carcasse, bin c’qui en reste là, tu vois ? C’est d’la chair émiettée. Des p’tits grumeaux qui’ont r’volé su’ cinq pieds. C’pas drôle, j’en ai r’trouvé à six pieds dins air su’ un arbre. Y’a des trainés de sang partout… J’te jure, c’t’une vraie boucherie. L’gars qui a fait ça, m’as t’dire qu’y’avait jamais fait ça d’sa criss de vie. Ça s’voué ! Y’a pitché partout ’es boyaux d’l’orignal. Tu peux même voir qu’y’a dû glisser d’dans par ’a trace que tu vois en bas à gauche. Pis à côté c’est c’qui reste des poumons, du foie pis du cœur. En t’cas, y’a laissé la tchén’ssâ su’ place. A sert pu à rien ’a pauvre machine, y’a d’la chair, du pouèles pis des fragments d’os partout dans chaîne. Tu t’souviens des morceaux de jambon haché, t’sais qu’ta mére nous f’sait pour dîner l’midi là, c’est pareil, mais sont comme tombés dans l’pouèle de ton vieux chat nouère pis trempés dans… mettons pas loin d’dix gallons d’sang, genre. M’as te dire que ça t’donne pas l’appétit bin bin ça, pis là j’te parle pas d’odeur. Juste te dire que l’soleil plombait pas mal hier… Criss en une journée y’avait déjà des vers blancs partout… L’pire encore, c’est qu’le p’tit tabarnac qui’a fait ça, y’a coupé à tête. Décapitée. Pu d’panache rien. Juste une carcasse, pas de jambes rien, y reste qu’le tronc sti.

PAULINE : Elle se tourne vers les deux gars. Bin crère qu’tu donneras pas faim à personne a parler de t’ça. J’ai même pu l’goût d’toucher à mes s’ucisses. Elle rit et elle tend son repas à Bernard. Tiens, bon appétit mon chou. Surprise. Oh ! J’t’amène ton crème soda t’u’suite. J’t’ai pas oublié.

PAUSE TENDRESSE

tumblr_n7ceizaAhE1sr8ofxo1_500

À tou’es matins,

déjeuner de nos regards

au repos guerrier

Mes yeux cherchent à apprivoiser

tes sourires aquatiques

aux pupilles stellaires

et tes rires épidémiques

Je te bois,

je te bois

tout p’tit smoothie

J’ai des infusions à l’odeur de ta peau

Elles descendent

grandes gorgées chaudes

au bas d’mon ventre

Mes corpuscules absorbent

les besoins électriques de tes contacts

 

 

 

Pause machine

tumblr_ltp23j5GLS1qa2txho1_500

Avançons avec assurance comme Titan

d’nos folies réactionnerons une machine

pour nous sauver des moineaux rares

aux p’tites pattes prises dins vitres trop propres du building d’en face

de not’ appart’

juste assez grand pour accueillir

les rires loup-garou

mes parcelles de moi pis les cils de toi

une choses nous

notre bulle de savon explose

déversement de trompettes au jardin

concerto en guise de fête.

Rappelons nous que

En cododo

dans ce lit

entre nous deux

peut naître

des bruits.